Le manque de femmes en recherche: des angles morts dangereux

Dernière mise à jour : 25 août
Par Laurence Renaud
Une étude de l’Université McGill rapporte que s’il y avait autant de femmes que d’hommes dans les laboratoires, environ 6 500 produits supplémentaires destinés aux femmes auraient été inventés. depuis 1976 [1]. La sous-représentation des femmes en STIM ne limite donc pas seulement leurs carrières : elle influence aussi les technologies et les soins qui structurent leur vie quotidienne. Quand les femmes sont moins présentes pour concevoir, tester et diriger l’innovation, leurs réalités sont moins prises en compte. Ce manque peut toucher plusieurs facettes de leur vie, voire parfois même la mettre en danger.
Quand le design oublie les femmes
Pensons à certains objets du quotidien pour trouver un exemple concret des conséquences de la sous-représentation féminine dans les équipes de conception. Dans les gyms comme au travail, plusieurs femmes doivent composer avec de l'équipement pensé et conçu pour une morphologie masculine : gants en format unique, barres trop hautes ou équipements mal ajustés.
Le problème devient particulièrement grave avec l’équipement de protection individuelle : dans une enquête menée auprès de 3 000 femmes au Canada qui utilisent de l’équipement de protection individuelle (2022), 40 % des participantes disent avoir subi des blessures ou incidents liés à un mauvais équipement. Ici, un mauvais design peut directement compromettre leur sécurité [2][3].

En santé, des données qui comptent
En santé, les conséquences deviennent d’autant plus importantes. Avant 1993, les femmes étaient rarement incluses dans les essais cliniques. Bien que la situation se soit améliorée avec le temps, on observait toujours en 2019 une représentation féminine de 40% dans des essais cliniques sur le cancer, les maladies cardiovasculaires et les troubles psychiatriques, alors que les femmes forment environ 51 % de la population américaine. Notons que cette sous-représentation est encore plus marquée pour les femmes racisées qui restent souvent trop peu présentes dans les données cliniques. Ce manque de données a des effets concrets : les femmes subissent des effets indésirables aux médicaments deux fois plus souvent que les hommes, certaines technologies médicales ont des taux élevés d’échec chez les femmes, et leurs symptômes pour plusieurs conditions restent longtemps méconnus [4][5].
Sur la route, un risque bien réel

Une autre conséquence inquiétante de la sous-représentation féminine dans les laboratoires est en lien avec la sécurité automobile. Pendant longtemps, les tests de collision et les dispositifs de sécurité ont été pensés autour d’un corps masculin moyen. Ceci néglige évidemment les différences de taille, de posture, de musculature ou de répartition corporelle observées chez les femmes [6]. Les conséquences sont dans ce cas-ci quantifiables : une étude de 2011 [7] a montré qu’à accident comparable, les femmes avaient 47 % plus de risques de blessures critiques et 71 % plus de risques de blessures modérées que les hommes. Une autre étude menée par le Center for Applied Biomechanics de l’Université de Virginie [8] sur plus de 23 000 collisions frontales entre 1998 et 2015 a aussi rapporté que les femmes avaient 73 % plus de risques relatifs de blessures graves.
Plus de femmes, moins d’angles morts
Ces exemples montrent que la représentation des femmes en STIM n’est pas seulement une question d’accès aux carrières : elle influence directement ce qui est étudié, testé et conçu. En recherche médicale, la présence de femmes dans une équipe de recherche augmente le nombre de participantes recrutées [4][9], ce qui montre que la présence des femmes dans les postes de décision peut changer la composition même des données scientifiques et, potentiellement, les conclusions qu’on en tire.
Le même principe apparaît dans la conception automobile : la Volvo YCC, développée par une équipe où les décisions étaient prises par des femmes, a intégré des détails souvent négligés, comme un appuie-tête adapté aux cheveux attachés, des réglages automatiques selon la morphologie et un accès facilité à l’habitacle.[10] Ces choix ne prouvent pas à eux seuls qu’une voiture conçue par une équipe féminine est plus sécuritaire pour les femmes, mais ils montrent tout de même une chose essentielle : lorsque les femmes participent à l’innovation et à la conception, des besoins longtemps ignorés peuvent enfin être pris en compte.
Références
[1] Université McGill. (2021). Le manque d’inventrices nuit à la santé des femmes. Salle de presse. En ligne
[2] Turnock, L. A. (2021). “There’s a Difference between Tolerance and Acceptance’: Exploring Women’s Experiences of Barriers to Access in UK Gyms. Wellbeing, Space and Society, 2, 100049. En ligne
[3] Centre canadien d’hygiène et de sécurité au travail. (2025). Équipement de protection individuelle – considérations liées au type corporel et au genre. Gouvernement du Canada. En ligne
[4] Association of American Medical Colleges. (2024). Why We Know so Little about Women’s Health. En ligne
[5] American Heart Association. (2024). The Slowly Evolving Truth about Heart Disease and Women. En ligne
[6] Jermakian, J. (2022). Improving Safety for Women Requires More than a Female Crash Test Dummy. IIHS-HLDI Crash Testing and Highway Safety. En ligne
[7] Bose, D. et al. (2011). Vulnerability of Female Drivers Involved in Motor Vehicle Crashes: An Analysis of US Population at Risk. American Journal of Public Health, 101(12), 2368-2373. En ligne
[8] Samarrai, F. (2019). Study: New Cars Are Safer, But Women Most Likely to Suffer Injury. University of Virginia. En ligne[9] Gupta, H., et al. (2025). Gender Diversity of Research Teams and Clinical Trial Enrollment. JAMA Network Open, 8(10), e2537667. En ligne[10] Volvo Cars. (2004). Your Concept Car - By women for modern people. En ligne


